Edito

Le poète a toujours raison. Louis Aragon eut un jour cette supplique « Je vais te dire  un grand secret : toute parole est une pauvresse qui mendie » A l’heure où nos « démocraties » vacillent sous les torrents de mots d’Internet, qui croire ? Où est l’information ?

Journalistes, nous avons toujours croisé lors de nos reportages de magnifiques âmes toujours promptes à nous éclairer. Leur connaissance, leurs décryptages d’érudits ou de simples témoins de leur époque, nous sont, à tous, dus.

L’information, n’est jamais prétexte égotique à se montrer « sachant ». Encore moins un outil de pouvoir, si elle est délibérément soustraite à nos consciences, par défaut de transparence. Nos « démocraties » n’ont elles pas tendance à l’oublier ? Au point de provoquer ces défiances actuelles à leur égard dites « complotistes » ?

La presse elle-même, est aujourd’hui, plus que jamais sujette à de vives critiques : les « opinions » trop souvent fusent, au détriment des faits. Des faits que l’on croit faciles à débusquer en quelques clics sur le web. Chacun y va alors de son témoignage brut, de son zoom personnel, sur sa propre interprétation de l’information, et en tire volontiers des conclusions générales.

Et si nous prenions garde à l’idée qu’un accès à une prétendue transparence du Web, ne déstabilise davantage une profession, le journalisme ?

Un vrai métier, exigeant, rigoureux, scrupuleux. Mais un métier fragile, dépourvu, souvent, des moyens d’enquêter, de partir en reportage sur le terrain faute par exemple, de financements pour le faire. Et ainsi nous affranchir de tout ce « virtuel » pour rendre compte du réel.

Un métier pour lequel le web est aussi devenu un redoutable filtre car avant toute rencontre toute prise de contact avec un interlocuteur, on vous répond « envoyez nous un mail », lequel reste généralement sans réponse sur les sujets embarrassants !

Bref un métier ou la nécessité, la spontanéité du contact, le devoir, même, de répondre à la presse, en charge de vous informer, sont rendus de plus en plus difficiles. Un métier en somme, que nombre de nos institutions considerent comme de la « communication » ou de la non « communication » à donner, ou pas, à la presse. «On  communique » dit-on sur tel ou tel sujet ou on ne « communique » pas. Au lieu de préciser on « informe » ou on « n’informe » pas. Ces glissements sémantiques sont aujourd’hui légion dans toutes les sphères de nos sociétés. Las : « presse » et « communication » ont et auront toujours bien deux sens bien distincts : l’une est libre, d’analyse et de publication, affranchie de toute pression possible, l’autre est propagande, parole contrôlée, pour faire passer le message souhaité, ou dissimuler des faits, et non de l’information.

Alors, si nous nous interrogions plutôt sur l’avenir d’une profession gardienne de nos libertés publiques ? Sur les dangers que les « opinions » l’emportent sur les faits ? Vérifiés. Recoupés, Observés. Une opinion n’est pas un fait. Après les faits, seulement, viennent les temps de l’analyse, du recul, le temps de l’Histoire. Ne faudrait-il pas, plutôt que de la vilipender, réclamer pour la presse, aujourd’hui, et toujours, tout le temps, dans tous les supports où elle exerce encore, soutien, moyens d’enquête et d’investigation ? Obligation de réponse et de collaboration pour elle, de tous les acteurs de la vie publique ?

Car la bonne ou la mauvaise santé de la presse d’un pays, sont toujours le reflet, la caisse de résonance de la santé elle même d’une société, et de ses institutions.

Souvent, nous avons étés déçus par le verrouillage organisé de l’information à des fins de pouvoir, réduisant à néant, pour nos lecteurs tout espoir de transparence. Tout au plus, avons-nous pu demander des explications, toujours sans réponse, sur certains sujets. Comme lors de cette enquête sur le « Millefeuille Territorial », publiée dans la revue XXI (N° 31 été 2015). Un imbroglio administratif, où il est impossible, de recenser toutes les strates d’une organisation politique locale aux multiples tiroirs, cumul de fonctions, rémunérées ou non, sur nos deniers publics. Ainsi le citoyen lambda n’a plus accès à sa propre République de proximité, devenue illisible !

Comme, aussi, dans cet autre article sur la langue d’Oc, (GEO N° 305 juillet 2004) témoignant du formidable patrimoine de la mémoire collective véhiculée au travers de nos langues régionales. Un État, la France, refuse encore de ratifier le traité européen sur la question. La singularité d’une mosaïque de terroirs et de leurs frontières culturelles, l’angoisserait-elle sur sa propre cohésion nationale ? Voilà plus d’un siècle, pourtant que Jean Jaurès, député occitaniste et locuteur d’oc, du Tarn, se posait en ardent défenseur de ces parlers vernaculaires. Pacifiste, opposé au lobby de l’armement, assassiné pour ces raisons, à la veille du conflit de 14-18, il disait déjà: « La réalisation de l’humanité ne sera féconde et grande que si les peuples et les races, tout en associant leurs efforts, en agrandissant leur culture propre par la culture des autres, maintiennent et avivent dans la vaste internationale de l’humanité l’autonomie de leur conscience historique, et l’originalité de leur génie » 

Ainsi, de la mémoire des uns, ou de l’identité des autres, toutes deux rabotées par la « mondialisation » et l’uniformisation culturelle, nous oublions ce qui nous a tous construits : l’étonnante alchimie de nos particularismes et nos mystères…

Pourtant, quoi de plus sain, de plus juste, sinon « le goût des autres », de leur mémoire, et de leurs différences, dans toutes nos quêtes de vérité ? Pourquoi donc exclure de notre course à la Science et la « modernité » nos savoirs ancestraux : l’Acupuncture, la médecine Tibétaine, l’Ayurveda, prônant une vision dite « holistique » du corps, (dans son ensemble) ont 4000 ans ! Ne détiennent elles pas de merveilleux atouts sinon des trésors d’expérience millénaires pour la défense de notre immunité ? C’est ce qui ressort de ce dossier « Médecines venues d’Orient » (GEO N° 258 août 2000).

Pourquoi traiter la Terre mère, Pachamama comme une esclave, et ses travailleurs comme des victimes des pesticides ? Malgré toutes les alertes sur la question dont la nôtre « la vigne dans le sang », parue dans la revue XXI (N° 26, printemps 2014), ces pratiques désastreuses pour la santé publique perdurent, sinon augmentent.

Pourquoi avoir si longtemps vécu le militantisme corse comme une gangrène républicaine, sans comprendre qu’il fut lui aussi, en son temps, dès le milieu des années 70 pionnier de l’écologie politique, et du refus de la bétonisation, précieux pour la sauvegarde actuelle, de pans entiers de littoral méditerranéen ?

Les insulaires, incompris, témoignent de leur amour des racines, dans ce reportage publié en juillet 2003 « vivre ici par amour de la montagne » (GEO N° 293).

Pourquoi, en somme, ne pas faire confiance, jamais, en l’affectivité des hommes ?

Même en temps de guerre, écartelés par les diktats de deux camps opposés, ils trouvent souvent le chemin de la tolérance, comme Jacques, lieutenant français et Achour, son ordonnance kabyle, ballottés dans la tourmente de la décolonisation algérienne, qui, eux, ont voulu « Vivre ensemble à tout prix ». (GEO N° 278 avril 2002).

Pourquoi avoir sacrifié en France le plus grand réseau fluvial européen de transport de marchandises, au profit des camions et de la route, meurtrière ? Et avec lui, le destin d’ artisans bateliers, jaloux de leur mode de vie, intimiste, au fil de l’eau,  décrit dans ce sujet « Gros Temps sur Conflans » (GEO N° 131, janvier 1990).

Pourquoi enfin n’avoir pas perçu depuis si longtemps les menaces des sècheresses récurrentes, visibles chez nos voisins d’Afrique du Nord, annonciatrices des mêmes calamités du réchauffement chez nous ?

Nous prévenions déjà, comme tant d’autres, dans cet article « Les campagnes ont besoin d’eau » au Maroc. (GEO N° 263, janvier 2001)

Notre goût des autres, et le credo d’un magazine formidable « GEO : un nouveau monde, la Terre » nous ont toujours conduits à deux constats: quand on cherche vraiment la vérité on la trouve, mais elle convient rarement à l’idée que nous nous en faisions…

A la presse donc de continuer à «  porter partout  la plume dans la plaie » selon la définition D’Albert Londres, qui a donné son nom à un célèbre prix journalistique. Le monde, a toujours été en urgence de respect de ses habitants. La Terre est encore « bleue comme une orange » comme disait Éluard son plus ardent poète, un fruit goûteux, à croquer et à cultiver. Il disait aussi, pour tous ceux qui douteraient de leurs efforts à la défendre et la choyer, de leurs aveux d’impuissance à changer les choses : «  Nos ennemis sont fous, débiles, maladroits, il faut en profiter ».

Bonnes lectures.

Eliane Faure & Michel Bessaguet

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